Professionnalisation, le pour et le contre...

mar, 23. avr. 2019
Jusqu’à présent investie par neuf élus à temps partiel, la salle du Conseil communal pourrait se voir occupée par cinq professionnels dès 2021. PHOTOS CHLOÉ LAMBERT, JEAN-BAPTISTE MOREL, ANTOINE VULLIOUD

PAR YANN GUERCHANIK

La votation du 19 mai pourrait changer la façon dont la ville fonctionne. Si le oui l’emporte, Bulle verrait son pouvoir exécutif passer de neuf à cinq élus dès 2021. Des conseillers communaux à 100%, des professionnels à la tête du chef-lieu gruérien. Un changement majeur amorcé l’année dernière. Coup de tonnerre en octobre 2018: le Conseil général accepte de professionnaliser par 26 voix contre 23. Le postulat émanant du groupe PS-Les Verts passe la rampe, contre l’avis du Conseil communal. Réfractaire également, l’UDC n’en reste pas là. Elle s’allie le PLR et parvient à faire aboutir un référendum. Aux Bullois le dernier mot.

Depuis quelques semaines, la campagne est lancée. On aiguise ses arguments de chaque côté. Le PDC, qui a fait pencher la balance lors du vote au Conseil général, milite pour la professionnalisation. Tandis que le Parti Vert’libéral a rejoint les référendaires qui souhaitent conserver le système actuel. Ci-contre, douze conseillers généraux – selon la force des partis au Législatif – partagent leur raisonnement.

Le Conseil communal, lui, a donc fait son choix: il est contre une professionnalisation en 2021. Une position qu’il avait exprimée en mai 2014 déjà, en réponse à la demande du Groupement de réflexion citoyen bullois, qui très tôt avait proposé une gouvernance à plein temps.

En substance, l’Exécutif est d’avis qu’il faut attendre les 30 000 habitants, ce qui se ferait «plutôt vers 2030». Dans la balance, il fait valoir la commune unique «qui pourrait devenir réalité en 2026» et qui changerait la donne.

Autres éléments avancés: «Les coûts élevés liés à la professionnalisation», le fait que «l’Exécutif dans sa composition et son organisation actuelles, assume l’ensemble de ses obligations», le fait que «la fonction de conseiller communal est encore très attrayante», ou le fait «qu’une amélioration de ses performances avec une équipe de professionnels n’est en l’état pas démontrée».

Cette semaine, les ménages recevront la brochure communale qui résume les arguments et les enjeux d’un scrutin qui s’annonce serré. Le Conseil communal ne fait pas campagne pour autant: «Il a décidé de s’en tenir à son devoir de réserve et ne souhaite pas entrer dans des considérations partisanes», exprime-t-il officiellement. Officieusement, le Bullois averti sait qu’au sein de l’Exécutif il y a des élus contre la professionnalisation et des élus pour. ■

Bulle, Hôtel de Ville, mercredi 24 avril, 19 h 30, débat contradictoire organisé par le Groupe de réflexion citoyen bullois. Modération par François Pharisa, rédacteur en chef de La Gruyère


POUR

«Aux commandes à 100%»
MARTIN RAUBER, PS.
«En professionnalisant l’Exécutif, on lui permettra de reprendre le leadership. A l’heure actuelle, l’administration pèse trop sur les processus de décision. Nos élus sont à ce point débordés qu’ils n’ont plus le temps d’analyser, de prendre du recul pour élaborer une vision, pour penser à l’avenir de Bulle. Cinq conseillers communaux dévoués à 100% ne se contenteraient plus d’opérer dans l’urgence. Ils pourraient organiser des séances stratégiques et convoquer des spécialistes externes, examiner la direction que prend la ville.

»C’est le rôle des élus de donner des réponses aux besoins et aux envies de la population. L’administration, quant à elle, se charge de la mise en œuvre technique des solutions. Cela fait dix ans que les Bullois attendent une place publique belle et conviviale! Les conseillers communaux n’ont pas le temps et l’administration dit qu’elle n’y peut rien. En tant que président de la commission d’aménagement, je le vois bien: nous faisons des propositions depuis des années, mais rares sont celles qui ont été prises en considération. Il reste beaucoup à faire.»

«Un investissement pour Bulle»
KIRTHANA WICKRAMASINGAM, PS.
«Des conseillers communaux à plein temps pour gérer un budget de 135 millions de francs, c’est une évidence. Les 300 000 francs que coûte une professionnalisation en termes de charges salariales supplémentaires en valent la peine. Cela correspond à 0,25% du budget seulement. Il s’agit d’un investissement: des élus professionnels connaîtront mieux leurs dossiers, la commune gagnera en efficience. Nous ne pouvons plus attendre! C’est aujourd’hui que Bulle est confrontée aux défis. Ces derniers nécessitent toute l’attention de nos conseillers. Il y va de l’avenir de la commune.»

»La population n’a pas à craindre que les conseillers communaux s’attribuent des salaires mirobolants et des rentes à vie. Le Conseil général contribuera à l’élaboration du règlement. Il agira en tant que garde-fou. Au Parti socialiste, nous sommes contre les rentes à vie, elles ne sont d’ailleurs plus dans l’air du temps. Le poste doit être attractif, mais pas excessif. Quant à des coûts supplémentaires pour des locaux… On ne va tout de même pas refuser une professionnalisation parce qu’il faut des bureaux pour cinq personnes!»

«La seule façon d’être plus efficace»
CAROLE FRITSCHI, PS.
«En passant de neuf conseillers communaux pour un total actuel de 4,1 équivalents plein-temps (EPT) à cinq conseillers à plein temps, on gagnera en efficacité. On parle pratiquement d’un EPT supplémentaire au service de la commune, ce n’est pas rien! Au vu de la complexité des dossiers, cela est même indispensable. Or, on ne parviendrait pas à obtenir ces ressources supplémentaires avec le système actuel. Aujourd’hui, le syndic travaille à 80% pour la commune, le vice-syndic à 50% et les autres conseillers à 40%. D’une part, il est déjà difficile d’accomplir de tels temps partiels à côté de son emploi. D’autre part, beaucoup de conseillers communaux nous le disent: ils travaillent souvent au-delà de ces pourcentages. En l’état, il serait donc impossible de les augmenter.

»On ne critique pas le travail des conseillers communaux en place. On estime simplement qu’ils n’ont pas les moyens suffisants pour faire le travail qu’on attend d’eux. Par ailleurs, nous souhaitons que nos élus à l’Exécutif se réveillent le matin en pensant à la commune uniquement et pas à d’autres préoccupations professionnelles.»

«Pour des projets mieux pilotés»
BAPTISTE PASQUIER, PDC.
«Attendre que la commune atteigne les 30 000 habitants pour professionnaliser, ce n’est pas un critère pertinent. Le PAL, le PA3, le quartier de la gare, la zone industrielle de la Prila, Bulle vision 2030, les 110 millions d’investissements planifiés d’ici 2023… voilà les critères pertinents! Au vu des enjeux, nous devons franchir le pas: il nous faut des professionnels pour piloter ces projets, pour accompagner plus étroitement les différents collaborateurs. La présence quotidienne d’un directeur de dicastère permettra des décisions plus rapides ainsi que des économies. Est-il normal qu’un chef de service doive attendre le passage hebdomadaire de son supérieur pour prendre une décision importante?

»Aucune entreprise dotée d’un budget comme celui de la ville de Bulle n’est gérée par des gens à temps partiel. Des conseillers communaux professionnels pourront se concentrer entièrement sur leur travail, sans être influencés par des soucis émanant d’une activité professionnelle principale. Avec des élus à 100%, l’Exécutif cessera son fonctionnement à deux vitesses, il profitera d’une meilleure collégialité.»

«Faire confiance aux Bullois»
THÉRÈSE ANATRÀ-LUCHINGER, PDC.
«On nous dit qu’un Exécutif à cinq plutôt qu’à neuf mettrait à mal la représentativité. Mais les sept conseillers d’Etat incarnent tout un canton et le préfet tout un district. On vante le fait qu’actuellement il y a trois femmes. Mais avec la professionnalisation, on pourrait en avoir deux sur cinq: ce serait même mieux du point de vue de l’équité des genres. On craint de perdre la diversité des profils entre les personnes issues de l’économie publique et celles issues de l’économie privée. En continuant avec ce système de milice, on risque précisément d’avoir de plus en plus de fonctionnaires. A part l’Etat, qui se doit de montrer l’exemple, quel employeur privé peut encore réduire le taux d’activité de l’un de ses cadres?

»Que veulent les référendaires, eux qui parlent sans cesse de représentativité: des quotas? Au final, j’estime qu’il faut avant tout faire confiance aux Bullois. Ils sauront élire les bonnes personnes pour les représenter. Et puis, en ce qui concerne la représentativité des partis, on pourrait tout à fait imaginer une entente pour assurer un équilibre de centre droit à l’Exécutif.»

«Des élus plus à l’écoute»
NICOLAS PASQUIER, VERT.
«J’ai toujours l’impression qu’on sacrifie la qualité de vie à Bulle. On assiste à un mauvais compromis entre la mobilité et la densification. Les places de parc sont maintenues au centreville, on laisse peu de place pour des aménagements destinés aux piétons et aux cyclistes, peu de place pour des espaces de convivialité. Le maintien des grands arbres est une affaire compliquée. Dans beaucoup de villes, on soigne les grands arbres, on ne les sacrifie pas au moindre projet immobilier venu. A l’Exécutif, on a besoin d’une plus grande sensibilité au service du bien commun. Des professionnels, comme à Fribourg, sont plus en contact avec les citoyens, ils s’impliquent davantage pour répondre à leurs besoins, ils sont moins tiraillés par leur agenda et leurs intérêts personnels.»


CONTRE

«Pas le bon moment»
YVES BOSSON, PLR.
«Le timing n’est pas le bon. Entre les résultats de la votation et les élections au printemps 2021, la fenêtre est trop courte vis-à-vis des changements qu’implique une professionnalisation. Passer de neuf à cinq dicastères, cela suppose des changements structurels profonds alors même que la commune vie une période très chargée. Le projet de la gare, les infrastructures routières et d’autres chantiers énormes vont mobiliser toute son énergie. Aussi bien celle des conseillers communaux – qui se sont déjà attribué les dossiers – que celle de la structure administrative et technique en place. Les premiers concernés n’auraient pas le temps de mener à bien les transformations nécessaires à la professionnalisation.

»Il s’agit d’un véritable changement de paradigme. Or, nous partons d’une feuille blanche. Toute l’organisation serait touchée. Sans compter qu’il faudrait aussi adapter les salaires, trouver de nouveaux bureaux, engager des secrétaires… Non seulement ce n’est pas réaliste de professionnaliser en si peu de temps, mais c’est également très risqué au vu de l’importance des dossiers en cours.»

«Pas meilleur pour autant»
NICOLAS CHARRIÈRE, PLR.
«Avec un Exécutif de neuf membres, les partis minoritaires ont la possibilité de faire une percée. Cette représentativité disparaîtrait avec un Exécutif à cinq. Ce sera alors trois grands partis, sachant que la bataille consistera à diviser cinq par trois. Ensuite, je doute qu’on y gagnerait en termes de qualité. Une personne ne sera pas plus compétente parce qu’elle passe d’un temps partiel à un plein temps. Ce sera toujours aux citoyens d’élire cette personne et ils le feront d’après ses qualités. Cela ne change donc pas grand-chose de ce point de vue. En résumé, le résultat est simple: perte de représentativité et absence de garantie quant à une meilleure qualité. Je ne suis donc pas sûr que la commune, à court terme, en ressorte gagnante.

»A moyen terme, un autre système sera peut-être nécessaire. Mais il faudrait alors poser une véritable réflexion quant à la gouvernance, notamment vis-à-vis d’une commune unique en Gruyère. En attendant, laissons à l’actuelle structure communale le temps de finir son travail.»

«Un Conseil moins représentatif»
MALIK SEYDOUX, PLR.
«En professionnalisant, nous aurons un Conseil communal moins représentatif. Avec cinq élus seulement, on perdrait sans doute de la diversité entre le nombre d’hommes et de femmes. On limiterait également l’accès à certaines professions. Des cadres ou des managers pourront difficilement se mettre en lice: le simple fait d’être candidat équivaut à démissionner. Un employeur n’attendra pas de savoir si l’un de ses cadres est élu pour se réorganiser. En résumé, j’ai peur qu’une partie de la population ne se présente plus. Pour des jeunes parents, ce serait également difficile de s’engager à 100%. Au final, on aurait une majorité d’élus qui sont déjà fonctionnaires dans les administrations publiques ou les écoles ainsi que des retraités.

»Actuellement, les conseillers communaux connaissent parfaitement leurs dossiers. Ils ont l’habitude de représenter et de défendre la commune dans les comités et les associations. En passant à cinq, je crains qu’on envoie plus régulièrement des chefs de service assister aux séances. Les élus seraient ainsi moins bien informés des différents enjeux.»

«Préservons le système de milice»
SÉBASTIEN BOSSEL, UDC.
«Le système politique suisse repose sur les miliciens. Des citoyens de tous horizons s’engagent ainsi pour la collectivité. Ils privilégient le bien commun plutôt que leurs propres intérêts. Ce système de milice a fait ses preuves. Il continue d’attirer des candidats: ces derniers savent qu’ils n’en tireront pas de grands bénéfices matériels, mais qu’ils auront du plaisir à remplir la fonction. Certes, cela se perd un peu dans les petites communes où il est moins facile de trouver des miliciens. Ce n’est pas le cas à Bulle. On devrait d’ailleurs valoriser davantage la fonction de conseiller communal. Une expérience en tant que politicien de milice devrait être mieux reconnue.

»Des élus accessibles, proches de la population… cela fait partie de la tradition démocratique suisse. Un milicien, de par ses différentes activités, est plus en lien avec ses concitoyens. En professionnalisant, on risque d’avoir des “superchefs” qui se croient au-dessus de tout le monde. Et même si la professionnalisation ne devait coûter “que” 500 000 francs de charges supplémentaires, rien ne dit que le résultat serait meilleur.»

«Un chèque en blanc pour Bulle»
JACQUES RIME, UDC.
«On ne nous dit rien à part qu’il y aura cinq conseillers communaux. “Nous verrons après”, c’est tout ce qu’on nous répond! On ne sait pas combien ils gagneront, s’ils auront droit à des retraites, s’ils pourront exercer d’autres mandats rémunérés… La plupart des élus actuels sont députés, certains sont candidats au Conseil national ou au Conseil des Etats. J’ai d’ailleurs du mal à comprendre une chose: certains conseillers communaux n’auraient pas assez de temps pour faire leur travail… mais cela ne les empêche pas d’être encore députés au Grand Conseil.

»Le système actuel a l’avantage d’ouvrir la fonction à un large éventail de candidats, autant le chef d’entreprise que la mère de famille. Cela permet un large consensus, les objets sont moins politisés, moins sujets à la polémique. Avec un poste à 100%, combien prendront le risque de s’engager? Quelque 29 candidats se sont présentés aux élections en 2016, seront-ils seulement une dizaine en 2021? Telle qu’elle se présente à Bulle, la fonction demeure attractive. Les gens s’engagent pour le bien de la commune, pas pour un gros salaire ni pour des rentes.»

«Une décision difficile»
FIRMIN ESSEIVA, PVL. «Le Parti Vert’libéral, auquel je suis affilié, se prononce contre. Cependant, je suis proche du PDC qui est pour. Au Conseil général, les démocrates-chrétiens m’accueillent à leurs côtés. Sans cela, je serais seul et beaucoup moins au courant de la marche des affaires dans cette ville. J’aurais tendance à être neutre sur cette question… D’un côté, la commune se développe et l’on se dit que des professionnels pourraient être une bonne chose. D’un autre côté, les conseillers communaux actuels sont très compétents. On n’a pas l’impression qu’ils sont à temps partiel. Je les trouve plus compétents qu’à mon époque, lorsque j’étais à l’Exécutif au début des années 2000. Vraiment, la décision est difficile…»

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