Elles s’expriment contre les inégalités

jeu, 13. juin. 2019

PAR CLAIRE PASQUIER ET XAVIER SCHALLER

 

CHARGE MENTALE. «Fallait demander!» Combien de fois l’ontelles entendue, cette réflexion d’apparence anodine? A elle seule, elle résume le concept de charge mentale – le fait qu’elles soient les seules à penser à tout, tout le temps, même hors de l’action. Le fait qu’elles doivent demander à leurs époux de se charger d’une tâche parce qu’ils ne l’auraient pas accomplie de leur propre chef.

Elles? A peu près toutes les mères de famille. «Ce n’est pas tant la féminité que la maternité qui est concernée», constate Florine Oury, psychologue FSP à Romont.

Une BD et c’est le déclic

Le terme de charge mentale a été popularisé il y a deux ans grâce à une bande dessinée, Fallait demander d’Emma. Des articles de presse et des pages consacrées au sujet sur les réseaux sociaux ont ensuite largement développé la question. Si la société avait enfin mis le doigt sur ce qu’elles ressentaient depuis longtemps, le concept de double journée était déjà utilisé par les féministes des années 1980, observe Florine Oury. «Lorsque je suis devenue maman, je disais qu’il y avait eu “tromperie sur le conte de fées”. Se marier, acheter une maison, faire un enfant et être heureux. En fait, non, ça ne marche pas comme ça», partage Alexandra.

Peur d’être jugées

N’en déplaise aux messieurs, il semblerait que la charge mentale concerne davantage les femmes. Elles sont d’ailleurs quinze à avoir répondu à notre appel sur Facebook. Toutes prêtes à se confier; beaucoup anonymement. Parce qu’elles ne veulent pas attirer l’attention ou ont honte de leur burn-out, de leur ras-le-bol, de leur épuisement. «C’est normal, on a peur d’être jugée en s’affichant et puis on affiche aussi son mari qui est remis en cause», avance Florine Oury.

«Je me lève le matin, entre la chambre et la cuisine, je lance une lessive, un sèche-linge, je replace les serviettes sur le radiateur à la salle de bain, je ramasse quelque chose qui traîne par terre et j’arrive enfin à la cuisine pour me faire un café. Et je suis constamment en train de réfléchir à la liste de courses, aux plans du week-end, à la logistique. Tout acte familial devient une todolist, détaille Alexandra. Ce qui est ingrat dans toutes ces tâches, c’est que cela ne finit jamais et surtout qu’il n’y a pas vraiment de reconnaissance.»

Tâches non valorisées

Un travail de l’ombre où les mercis sont encore plus rares que dans le monde professionnel, où les tâches accomplies sont plus souvent évaluées et valorisées. «Je n’ai pas l’impression d’être aigrie de nature, alors ce qui est dur, c’est de devenir quelqu’un que l’on ne reconnaît pas.» Celle qui détient un doctorat en sciences de la vie partage ses frustrations avec son époux. «Je suis très transparente. Mais ce que j’aimerais c’est que lui et les enfants prennent en charge des petites tâches. Comment arriver à leur faire comprendre qu’ils peuvent le faire sans qu’on leur demande?»

La mère de famille insiste toutefois: «La plupart du temps, je suis heureuse et je me dis que je contribue à la bonne harmonie du foyer. Nous vivons dans de bonnes conditions et nous avons de la chance.»

Burn-out maternel

La charge mentale peut être subie de façon beaucoup plus violente et radicale. Plusieurs femmes répondant à notre appel ont souffert d’un burn-out à l’instar de Véronique*. «J’ai craqué en décembre 2017. C’est comme si mon corps et ma tête m’avaient lâchée. Cette impression d’avoir la tête pleine en permanence, de ne faire que penser, penser, penser. Je n’en pouvais plus de mener seule le bateau.» Son mari a alors beaucoup de peine à comprendre son état. S’ils ont essayé de se répartir les tâches, elle reprend rapidement le pli de tout exécuter. «Lorsque ça traîne, que rien n’est fait, je préfère le faire moi.» Dans leur foyer, le sujet est tabou. Un jour où elle lui demande de l’aide, il lui répond: «Mais moi, je travaille.»

«J’ai trouvé cette phrase terrible et dégradante pour une maman. Certes, il travaille de 6 h 30 à 16 h 30. Mais lorsqu’il termine, sa tête est vide. Je travaille à 40% deux jours par semaine jusqu’à 19 h. Lorsque je rentre, je dois contrôler les devoirs, faire le souper, mettre une cuite. Lui est loin de se rendre compte de comment tourne une maison.»

Depuis un an et demi, Véronique est suivie par une psychiatre qui l’aide à «lâcher prise». «Cela fait environ six mois que j’ai compris que ce n’est pas la fin du monde si j’oublie de prendre un rehausseur, de préparer un pique-nique ou que sais-je. Que j’ai le droit d’être épuisée et de penser à moi.» Lors de burn-out maternel, la femme est en état d’alerte constant. «Un état de stress intense qu’on ne devrait ressentir que lorsqu’il y a un réel danger. Cela trouble le sommeil, fatigue et beaucoup d’énergie y est consacrée. Ce qui empêche de se concentrer correctement», explique Florine Oury.

Saleté de pression sociale

«Depuis qu’on parle de cette charge mentale, beaucoup d’hommes se sentent attaqués et estiment qu’ils la subissent également. C’est vrai! Mais elle est vécue différemment à cause de la pression sociale. Si la maison ne tourne pas comme il faut, on jugera la femme qui culpabilisera davantage tandis qu’on plaindra l’homme», argue Florine Oury. Une idée renforcée par cette image de wonderwoman également véhiculée par les femmes. «Ce sentiment de vouloir que tout soit parfait, c’est ce qui fait que certaines femmes vivent très mal cette charge mentale.»

Pour la psychologue, il y a une part d’instinct maternel et une part d’acquis sociaux qui interviennent. Le modèle familial influence cette reproduction, la société aussi à tous les niveaux. «J’ai l’impression qu’un meilleur équilibre homme femme dans le monde du travail, dans les postes à responsabilités ainsi que dans les temps partiels permettrait une meilleure répartition de la charge mentale», estime de son côté Alexandra.

Apprendre à décrocher

Alors, la charge mentale, une fatalité? «Surtout pas», assure Florine Oury. Un premier conseil: lister les pensées du moment pour se décharger la tête. «On peut aussi apprendre à décrocher: se concentrer sur le goût de son café, sur le spectacle qui vous entoure. C’est la méthode carpe diem.» Dans les cas les plus sévères, la spécialiste conseille un accompagnement personnel.

Et de conclure: «Il faudrait davantage mettre en avant les capacités de planification, d’autodiscipline et de multitasking des mères.»


Le combat sans fin pour l’égalité salariale

Les trois quarts des entreprises suisses pensent appliquer l’égalité salariale. Mais celles qui analysent leur pratique déchantent une fois sur deux.

SALAIRE ÉGAL. Le droit à l’égalité salariale est inscrit depuis 1981 dans la Constitution fédérale. Depuis 1995 dans la Loi fédérale sur l’égalité entre femmes et hommes. Depuis 2004 dans la Constitution fribourgeoise. Pourtant, selon l’Office fédéral de la statistique, les femmes gagnent 19,6% de moins que leurs collègues masculins. C’est 16,7% de moins dans le secteur public.

L’égalité salariale progresse à tout petits pas. Beaucoup trop petits pour les adeptes de la Grève des femmes. Le principe «A travail égal, salaire égal» est au centre de leurs revendications, avec l’une des actions phares de la journée de demain: l’arrêt du travail à 15 h 24, l’heure symbolique à partir de laquelle les femmes travaillent sans être payées. Dire qu’en Suisse la majorité des employeurs pensent qu’ils respectent l’égalité salariale. De bonne foi, mais souvent à tort, selon le Bureau fédéral de l’égalité entre femmes et hommes (BFEG). Sur son site, il présente deux études représentatives qui parviennent aux conclusions suivantes: «Les trois quarts des entreprises interrogées sont convaincues de respecter totalement l’égalité de salaire entre femmes et hommes. Cependant, plus de la moitié de ces entreprises n’ont jamais procédé à l’examen de leur pratique salariale.»

Si elles l’avaient fait, beaucoup auraient déchanté. «La moitié des entreprises qui ont déjà réalisé une analyse d’égalité salariale ont constaté des problèmes et mis en place par la suite des mesures de correction, principalement en vue d’adapter les salaires des femmes», indique Sylvie Durrer, directrice du BFEG.

Les outils d’analyse existent

Dans le canton, la ville de Fribourg fait figure d’exemple. Elle a adhéré à la Charte pour l’égalité salariale dans le secteur public. Lancé en 2016 par le conseiller fédéral Alain Berset, le texte a été signé par 16 cantons (tous les cantons romands), et 71 communes dont Villars-sur-Glâne et Fribourg. La ville a aussi obtenu le label Equal Salary. A Bulle, un postulat du groupe PS-les Verts a demandé qu’une telle labellisation soit entreprise. Mais, après analyse, l’Exécutif a estimé que son bilan est bon en la matière, avec un écart de salaire de seulement 3,8%. Pour arriver à cette conclusion, les conditions salariales de 166 employés bullois ont été introduites dans le logiciel gratuit Logib.

Développé par la Confédération, cet outil existe depuis plus de dix ans. Il est destiné à toutes les entreprises, publiques ou privées, d’au moins cinquante employés. «La taille minimale est imposée par la méthode statistique utilisée pour le calcul», indique Sylvie Durrer. Le logiciel est en téléchargement gratuit et les données introduites restent confidentielles. «Je ne peux rien dire concernant les utilisateurs. Mais certaines entreprises ont décidé de communiquer publiquement sur le sujet, comme la Banque Cler ou la FINMA.»

Sylvie Durrer précise que «Logib constitue un premier pas pour une analyse plus systématique si un problème est détecté.» La Confédération et les partenaires sociaux ont aussi lancé d’autres projets dans le domaine, comme le Dialogue sur l’égalité des salaires, de 2009 à 2014. Une cinquantaine d’entreprises y ont pris part, dont Liebherr à Bulle. «Notre entreprise s’est engagée dans ce projet en avril 2013», raconte Géraldine Schaffer-Baechler, qui était responsable RH à ce moment-là. Les informations de près de 900 employés ont été introduites dans le logiciel Logib. «C’était le gros du travail. Pour avoir certaines informations, il fallait reprendre les C.V., voire demander aux collaborateurs concernés. La première analyse a montré une différence de 5,5%.» Pour la certification Dialogue pour l’égalité des salaires, le seuil de tolérance était fixé à 5%. «Après les adaptations de fin d’année, la différence n’était plus que de 1,6%, alors que nous avions quatre ans pour atteindre les objectifs.» En 2018, une nouvelle analyse a été effectuée, cette fois par un consultant externe et selon une autre procédure validée par le BFEG.

Au niveau national, le Dialogue sur l’égalité des salaires n’a pas eu l’effet escompté, à savoir mettre fin, aussi vite que possible, aux discriminations. L’Engagement égalité salariale, qui lui a succédé, ne semble guère mieux parti, avec quatre labellisations et un projet en cours.

Un faible autocontrôle

En décembre dernier, le Parlement fédéral a adopté une révision très légère de la Loi sur l’égalité. «Le nouveau texte impose un autocontrôle des salaires aux entreprises de plus de 100 employés, alors que techniquement un contrôle dès 50 employés est recommandé, rappelle l’ATS. Ainsi, 99,1% des entreprises et 54% des travailleurs échappent à cette nouvelle disposition.» En outre, la loi révisée n’est assortie d’aucun mécanisme officiel de contrôle ni d’aucune sanction en cas d’infraction.

XAVIER SCHALLER


Dix-sept revendications APPEL DE BIENNE. L’appel à la grève a été officiellement lancé le dimanche 10 mars, à Bienne. Plus de 500 femmes de toute la Suisse y ont présenté un manifeste. Résumé des dix-sept points de revendications:

1. L’égalité dans les faits et le pouvoir de décider par elles-mêmes de leur vie.

2. De l’argent et du temps pour le travail domestique, éducatif et de soins à la maison. Des tâches qui ont été confiées aux femmes sans lesquelles la société et l’économie ne fonctionneraient pas.

3. Des salaires égaux pour un travail de valeur égale, une valorisation des métiers «féminins» et leur juste rémunération, des assurances sociales qui garantissent des rentes dignes, sans augmenter l’âge de la retraite.

4. La reconnaissance et le partage égal du travail domestique, sa valorisation économique, des congés maternité, parentaux et pour enfants ou proches malades.

5. La réduction générale du temps de travail, au même salaire et avec un salaire minimum.

6. Un statut régularisé et une législation qui protège les femmes qui viennent d’autres pays, la solidarité et le droit pour toutes à de bonnes conditions de travail et de vie.

7. La lutte contre le sexisme, les discriminations, les stéréotypes et les violences.

8. La liberté de choix en matière de sexualité et d’identité de genre.

9. La fin de l’impunité et de la banalisation des violences sexistes, un plan national de prévention et de lutte, qui reconnaisse aussi les violences sexistes et sexuelles comme motif d’asile.

10. Des mesures de protection pour les migrantes qui ont subi ou subissent des violences psychologiques, physiques et sexuelles.

11. La gratuité de l’avortement, de la contraception et des traitements de transition basés sur l’autodétermination, la suppression des taxes roses sur les produits d’hygiène féminine.

12. Une reconnaissance de la place des femmes dans les livres d’histoire, ainsi que dans l’espace public et politique.

13. Des établissements de formation qui soient des lieux d’émancipation et d’éducation à l’égalité.

14. La fin des stéréotypes de genre dans la culture, les médias, l’éducation et la publicité.

15. Un débat de société sur le système économique capitaliste, qui exploite la majorité, en particulier les femmes, au profit d’une minorité.

16. Une société solidaire, égalitaire et libre de toute forme de violence.

17. Une grève pour que le travail des femmes soit visible, que leurs revendications soient entendues, pour que l’espace public soit à elles. XS


Pourquoi allez-vous manifester?

Aurèle Gremaud, 17 ans, collégienne, Avry-devant-Pont

«J’irai manifester, car il y a encore beaucoup d’injustices. Nous avons les mêmes devoirs, il est normal de revendiquer les mêmes droits, les mêmes salaires. Il y a des progrès à faire dans beaucoup de domaines. Il y a encore tant de remarques misogynes. J’ai quitté la société de jeunesse de mon village, car son fonctionnement était sexiste: ce sont encore les mecs qui construisent le char et les filles qui se chargent de coudre les costumes. Je sais me servir d’une visseuse, j’aime travailler le bois. Mes parents nous ont élevés en nous sensibilisant à l’égalité homme femme. A la maison, c’est mon papa qui a inscrit la grève sur le calendrier, nous irons sûrement manifester en famille."


Jeanne Morand, 25 ans, master en sciences sociales, Le Pâquier

«Encore maintenant en 2019, des nouvelles accablantes sortent dans les journaux tous les jours: une femme sur sept perd son emploi à cause de la maternité, les inégalités salariales existent toujours, sans parler des décès causés par les violences domestiques. Le féminisme signifie moins d’oppression pour tout le monde, propose une autre vision du monde. Je suis sensible à l’éco-féminisme qui compare l’exploitation de la nature à celle qui s’applique aux femmes. La lutte pour la protection de la planète serait la même que la lutte contre les inégalités. Il y a aussi les mouvements féministes anticapitalistes qui affirment que, si l’on ne change pas le fonctionnement de la société, la condition des femmes ne pourra pas évoluer."


Jonathan Hofer, 27 ans, master en français médiéval, Saint-Martin

«Je me suis d’abord demandé si c’était ma place d’aller manifester. Je comprends que les femmes aient eu envie d’organiser cet événement entre elles. Je veux les soutenir, car c’est une cause commune, rassembleuse, il faut faire front ensemble. Ce qui me révolte, ce sont les personnes qui ne remarquent pas l’invisibilisation des femmes. A l’université, c’est omniprésent. Dans plusieurs domaines, il y a davantage d’étudiantes et pourtant les professeurs ordinaires sont en majorité des hommes. Le plafond de verre existe. En étudiant le français médiéval, j’ai observé qu’au XVe siècle les voix féminines n’étaient pas écoutées et que c’est encore trop souvent le cas aujourd'hui."


Cathy Folly, 60 ans, enseignante spécialisée, Fribourg

«Depuis que je travaille, la situation des femmes s’est améliorée, mais ça évolue lentement. A l’époque, si l’on devait s’arrêter de travailler pendant la grossesse, une partie de ce temps était décomptée du congé maternité. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, mais ma fille enceinte sait, par exemple, qu’elle ne peut pas changer de travail dans sa condition. C’est injuste: un congé maternité ne devrait pas arrêter les entreprises. Il faut également donner plus d’importance aux tâches effectuées auprès de ses enfants ou de ses parents vieillissants. Ça devrait être pris en compte dans le deuxième pilier. Le temps partiel, c’est formidable pour pouvoir éduquer ses enfants, mais ça nous retombe dessus au moment de prendre sa retraite."

CLAIRE PASQUIER

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