L’heure de fermeture du samedi divise les commerçants

mar, 11. juin. 2019

PAR JEAN GODEL

COUP DE SONDE. L’idée de repousser de 16 h à 17 h la fermeture des magasins le samedi, sur laquelle les Fribourgeois se prononceront le 30 juin, ne semble pas enthousiasmer les commerçants eux-mêmes. Samedi après-midi, au centre de Bulle, il n’était en tout cas pas facile de trouver un supporter. «A 16 h, ça suffit largement», commence Axel, vendeur chez Sweet Spot, le magasin de cigarettes électroniques. «On en a discuté mon collègue et moi et on a fait comprendre à notre direction que cela lui coûtera juste plus cher.» Car le samedi, c’est la loterie: parfois c’est la foule jusqu’à la dernière minute, parfois le désert.

Plus haut dans la Grand-Rue, Léa Vionnet prend le frais à l’arrière de la maroquinerie qu’elle tient avec son mari depuis 63 ans. Elle aussi s’oppose aux 17 h. «Le samedi, on aime bien avoir une longue soirée pour soi. Les gens ont assez d’heures pour faire leurs courses.» Elle ne craint pas tellement le tourisme d’achat. «Le vrai problème, c’est les centres commerciaux. Quand ils sont arrivés, on a vu la différence.»

Internet aussi lui cause du tort. «Surtout pour la bagagerie.» Pour attirer du monde, Léa Vionnet croit au service à la clientèle. Et à la lutte contre les vitrines vides. «Chaque magasin fermé est néfaste pour les autres. Les gens sont des moutons: ils ne viennent pas quand il n’y a personne en ville.»

Ville touristique: oui

A la Boutique Mystère (mode masculine), Annelise Collaud a le cœur qui balance. Car c’est elle la patronne, mais aussi elle qui travaille le samedi. «Personnellement, je ne suis pas pour les 17 h. Car la clientèle ne fera que se répartir une heure de plus. Mais comme commerçante, je me dis qu’il faut le faire, car des boutiques ouvertes, ça anime la ville. Et si Bulle veut retrouver son statut de ville touristique… Elle doit aussi nous aider à animer le centre.»

Pour son voisin Benoît Egger, qui a repris la Laiterie Alpina en 1987, c’est non: «On a déjà connu la fermeture à 17 h. C’était une erreur de passer à 16 h. L’hiver, les skieurs passaient en nombre acheter une fondue au retour des pistes. Maintenant, on s’est habitués aux 16 h. Ou alors fermons à 16 h l’hiver et à 17 h l’été. Mais alors, on ouvrira une heure plus tard le matin.» Sa vendeuse sait d’ailleurs déjà que ceux qui accourent à 15 h 45 le feront à 16 h 45. Lui croit plus volontiers au statut de ville touristique. «A l’époque, l’une de nos meilleures journées de l’année, c’était le Vendredi-Saint.»

Respect du personnel

Michel Andrey, plus ancien employé de la quincaillerie Morard, est farouchement opposé aux 17 h: «Ce soir, j’ai un pique-nique familial: je manquerai l’apéro! Et nous, quand on ferme, on part et on retrouve nos clous le mardi. Mais ceux qui doivent encore tout ranger? Venez voir ce que c’est de travailler dans le commerce! Quand on pense que, dans les autres branches, on cesse toujours plus de travailler le vendredi à midi.»

Son patron José Chavaillaz est convaincu que cette heure n’apportera rien. «Même si, comme patron, je devrais être pour. Les clients n’auront pas plus d’argent. Et moi, j’ai des enfants en bas âge.» Si la quincaillerie Morard s’en sort encore, c’est grâce à son service après-vente et son atelier de réparation. Pour le reste, José Chavaillaz estime que la ville doit y mettre du sien en organisant des animations. «Mais rien ne se fait. Ce n’est pas une heure de plus le samedi qui changera grand-chose.»

Le rôle des propriétaires

A la rue de Gruyères, Antoinette Risse, qui a repris La Vaisselière en 1981, se souvient du passage de 17 h à 16 h le samedi: «Je n’avais pas vu de différence marquante. S’il fait beau, Bulle se vide à 14 h, car les gens sont soit au ski, soit à la plage. C’est ça qui fait la différence. Revenir à 17 h ne changera rien.» Elle veut surtout rester positive: «Il faut cesser de dire que le petit commerce est sinistré, mais favoriser l’ouverture d’enseignes indépendantes, différentes des chaînes internationales. C’est ainsi que Bulle se démarquera.» D’ailleurs, la jeune clientèle revient chez elle pour le matériel de cuisine de qualité qu’elle y trouve. Enfin, une partie de la solution viendra des propriétaires: «Ils doivent jouer le jeu avec des prix de location raisonnables.»

A la pharmacie Repond, à la place Saint-Denis, se cache un soutien aux 17 h: Marianne Vallet-Favre, pharmacienne responsable. «J’ai longtemps été contre, mais la société a évolué. Du coup, autant passer directement à 18 h», lâche-t-elle tout en disant comprendre les réticences du personnel. Cela dit, avec son système de garde 24 h sur 24, la branche est peu concernée. «Nos affaires dépendent surtout des épidémies de grippe.» Son voisin Francesco Zoleo, du tea-room Berset, ne voit, lui, aucun intérêt à ce changement. «Les gens viendront de toute façon boire un verre après la fermeture», constate-t-il, lui qui ferme à 20 h. L’apéro… C’est au passage la raison unanimement invoquée pour dénoncer l’inutilité des nocturnes bulloises, passées du jeudi au vendredi. Car le vendredi après le travail, le Bullois ne va pas faire ses courses: il va à l’apéro. ■


Chacun défend sa vision de la société

Au sein même des associations de commerçants, la question ne fait pas l’unanimité. Le Groupement des commerçants du centre-ville de Romont laisse ainsi la liberté de vote même si l’on y est largement défavorable aux 17 h, concède son président Christian Deillon. «Nous sommes souvent seuls avec un ou deux employés spécialisés, nous faisons tout pour qu’ils puissent prendre un samedi sur deux de congé. C’est difficile de les retenir.»

Simon Pilloud préside le Groupement des commerçants, artisans et industriels de Châtel-Saint-Denis, dont les grandes surfaces font partie. Là encore, les membres sont très partagés, reconnaît-il. Pour son prédécesseur, le boucher David Blanc, c’est niet! «Les clients sont attentifs au service et à l’économie locale. Pas à une heure de plus qui ne fera qu’étaler les ventes.» Le tourisme d’achat ne lui fait pas peur, lui si proche de Vevey: «C’est l’inverse: les Vaudois montent à Châtel, car on y a moins de problèmes de circulation.»

Les membres de l’Association des commerçants du canton de Fribourg (ACCF) soutiennent à 60% les 17 h. Surtout les branches soumises à la concurrence intercantonale. «Les autres cherchent surtout à préserver leurs employés, souvent qualifiés», constate Clément Castella, président. Lui n’attend en tout cas rien de cette heure supplémentaire contre l’essor du e-commerce, qui sévit 24 h sur 24. «Cela n’a rien à voir.»

Libres d’ouvrir, pas obligés

Des soutiens à cette modification de la Loi sur le commerce, il en existe tout de même. Patron du Buro et du Café de la Promenade, à Bulle, Eric Gobet défend le principe que les commerces doivent ouvrir quand leur clientèle a le temps de faire ses courses. Pour ce libéral, se plaindre d’internet et de la baisse des affaires ne sert à rien: «Trouvons des solutions, mais que le cadre légal nous le permette! Car je suis contre les interdits.»

C’est ce sur quoi insiste Valérie Schmutz, présidente du Groupement des commerçants de Bulle-La Tourde-Trême (GCBLT): «On ne demande que l’autorisation d’ouvrir jusqu’à 17 h. Personne n’y sera contraint. En revanche, comment peut-on interdire de travailler une heure de plus? Pour elle, il s’agit de garder les Fribourgeois à Fribourg. Car le tourisme d’achat est une réalité. «Vevey est à vingt minutes de Bulle…»

Surtout que l’avantage économique sauterait aux yeux: «A Neuchâtel, où l’on est passé de 17 h à 18 h, les statistiques ont montré que cette heure est la deuxième meilleure de la semaine en termes de chiffre d’affaires. Peut-être que certains employés n’ont pas besoin de cette heure en plus. Nous, oui.» Un récent sondage a montré que 78% des membres du GCBLT, hors tertiaire, approuvent la mesure.

Se battre à armes égales

Même tendance à la Fédération cantonale fribourgeoise du commerce indépendant de détail (FCFCID). Son secrétaire, David Krienbühl, constate que, depuis 2003, les sondages successifs auprès de ses 850 membres ont tous montré une majorité d’environ 60% en faveur des 17 h. «En rester aux 16 h serait compliqué, car nous serions entourés de cantons ouverts jusqu’à 18 h – Berne est en train d’en discuter. Il en va du maintien des emplois et des places d’apprentissage. Battons-nous à armes égales et chacun s’adaptera à sa clientèle cible.» C’est cet argument économique que souligne Viviane Collaud, secrétaire générale de Trade Fribourg, la faîtière cantonale des grands distributeurs. Donc favorable aux 17 h. «Ce secteur est en difficulté, il faut maintenir l’emploi.» Pour elle, pas question d’opposer petits et grands commerces: «Ils attirent la même clientèle et profitent les uns des autres.»

Les employés n’en souffriront-ils pas? «Les enseignes de la grande distribution ont chacune leur propre CCT nationale, qui cadre strictement les horaires de travail. On ne peut donc pas leur faire cette critique.» Au passage, elle précise que les discussions lancées en 2017 pour une CCT dans le commerce de détail fribourgeois n’ont rien à voir avec la votation: peu importe le résultat du 30 juin, elles reprendront la semaine suivante. ■

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