«L’arrivée de l’A12 a bouleversé les habitudes gruériennes»

| jeu, 08. aoû. 2019
«Après une âpre lutte», l’autoroute a été inaugurée le 23 novembre 1981 à Bulle. Elle a changé le statut de la ville, du district et du canton en les plaçant comme des points centraux sur la carte. CHLOÉ LAMBERT

PAR MAXIME SCHWEIZER

Lundi 23 novembre 1981. Fribourg s’apprête à sortir de son isolement. Le tronçon bullois de l’autoroute A12 depuis Avry-devant-Pont est inauguré en grande pompe. Le canton est relié au reste de la Suisse. Le destin de Bulle et celui de la Gruyère en seront à jamais bouleversés.

La RN12 a permis à la région de vivre un développement instantané. Au lendemain de l’inauguration, Michel Gremaud, ancien rédacteur en chef de La Gruyère, écrit: «L’ouverture (de l’autoroute) n’est pas un aboutissement, mais un commencement.» Il a eu raison.

«Avec l’arrivée de l’autoroute en 1981, Bulle est devenue LA capitale du Sud qui fait le lien avec le Paysd’Enhaut, la région de Bellegarde, Châtel-Saint-Denis et même Romont», exprime André Genoud, alors responsable de l’achat des terrains pour la commission fribourgeoise des routes. «Où qu’on aille depuis Berne, Fribourg, Martigny ou Lausanne, on est obligés de passer par Bulle.»

Cependant, à l’époque, toute la Gruyère n’était pas ravie de voir débarquer l’autoroute. Préfet de la Gruyère de 1981 à 2001 et intronisé huit jours après l’inauguration, Placide Meyer se souvient d’un climat mêlant enthousiasme et appréhension. «Dans l’ensemble, nous étions heureux de l’arrivée de l’autoroute. Mais il ne faut pas oublier qu’au départ, il y avait des craintes. Certains avaient peur que les travailleurs désertent la Gruyère pour aller à Berne ou à Lausanne.»

Cet exode aurait pu se concrétiser si une loi sur le développement des régions de montagne n’était pas entrée en vigueur. «Grâce à trois prêts sans intérêt d’une valeur totale de 110 millions de francs, nous avons pu réaliser de grandes choses. Que ce soit des plans médicosociaux, des crèches ou des magasins. Il ne suffisait pas d’attirer les entreprises. Il fallait convaincre leurs cadres de s’établir en Gruyère et d’y rester.»

Grand boum en Gruyère

Cette loi a permis à l’ancien préfet de fédérer toute une région. «Grâce à la création d’une association de communes, un fort esprit de corps s’est créé dans le district et les infrastructures se sont développées.»

Parmi les entreprises venues s’installer à Planchy: Liebherr en 1978 et Sottas en 1987. «L’arrivée de l’autoroute était une des conditions posées par Hans Liebherr, rappelle Claude Ambrosini, directeur de Liebherr Machines Bulle. Il ne parlait pas fran- çais et Gaston Dupasquier, ancien syndic, ne savait pas l’allemand, mais ils se sont compris. Ils savaient qu’ils changeraient radicalement la vitesse de développement de la région.»

Même son de cloche pour Bernard Sottas, fondateur de la société éponyme. «Les voies de communication sont essentielles et la zone industrielle de Planchy était également prometteuse avec les terrains à disposition et la visibilité depuis la RN12.»

Cette visibilité, l’entreprise Sottas l’exploite depuis l’achat de 9000 m2 en 1987. «Les discussions ont duré trois ans, contextualise Bernard Sottas. Ensuite, comme l’A1 n’existait pas encore, notre façade restait une occasion unique de montrer notre savoirfaire. Nous avons pris un grand plaisir à développer une apparence audacieuse.»

Autrefois, la campagne

Avant 1981, Bulle était entourée de champs. Pour construire l’autoroute, il a fallu parlementer avec les propriétaires, en majeure partie des agriculteurs. «Dans l’ensemble, ils avaient bien compris les enjeux, rapporte André Genoud. Mais, parfois, je négociais cinq centimes par cinq centimes.»

«L’arrivée de l’A12 a bouleversé les habitudes gruériennes, reprend Placide Meyer. Elle a permis à tout le district d’attirer des industriels, des promoteurs immobiliers, etc. Je me souviens que les permis de construire s’empilaient sur mon bureau. Avec le recul, peut-être avons-nous été dépassés par cette vitesse de développement?» Un développement qui continue d’animer les débats.

Difficile aujourd’hui d’imaginer Bulle sans l’autoroute. Et pourtant… Le canton de Fribourg aurait pu se retrouver avec une seule route cantonale, comme la voie entre Lausanne et Berne à travers la Broye. «Bulle et le canton en général n’entraient pas dans les premiers plans routiers de la Confédération en 1956, explique André Genoud. Le canton de Vaud voulait sa propre voie rapide qui reliait l’ouest de Fribourg en passant par Romont pour arriver à Puidoux.»

Un Châtelois monte alors au créneau pour que les intérêts du canton de Fribourg soient mieux servis. «Le conseiller d’Etat Claude Genoud a payé de sa personne et s’est battu pour la RN12.» Mais, coup de tonnerre, en 1960, l’A1 entre Morat et Yverdon – finalement retardée par des oppositions et terminée en 2001 – est plébiscitée par Berne au détriment de l’actuelle A12.

«En 1963, Claude Genoud décide donc de rallier bon nombre de syndics valaisans, vaudois et fribourgeois pour faire pression sur Berne et faire passer la RN12 en route nationale de première classe, poursuit André Genoud, ancien directeur des GFM. Mais jamais il n’a voulu supprimer l’A1, il souhaitait que les deux voies rapides soient réalisées.» En s’alliant, les trois cantons ont réussi à se faire entendre dans la capitale.

De deux à quatre voies

Une fois que le tracé fut dessiné – «après une âpre lutte» – restait à décider du nombre de voies. «Plusieurs rapports d’ingénieurs de la Confédération ne voyaient pas la nécessité de réaliser quatre pistes. Initialement, la RN12 était prévue sur deux voies au total.»

André Genoud raconte d’ailleurs une anecdote cocasse: «J’ai toujours acheté les terrains pour quatre voies. Robert Ruckli, inspecteur des routes pour la Confédération, était venu visiter le chantier et était étonné de la largeur de la route. Il a alors demandé si c’était bien une route avec deux pistes… Il était reparti à Berne furieux.»

«Une belle aventure»

Sans la RN12 ou l’A12, c’est selon, Bulle n’aurait pas son rayonnement actuel et n’aurait pas vécu une telle expansion. «Sûrement que la ville se serait développée, mais jamais à ce point, analyse Placide Meyer. Les instances politiques cantonales, gruériennes et bulloises se sont montrées intelligentes pour prendre part à cette belle aventure.» ■

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